"Le problème à trois corps du capitalisme" de R. Godin éd. La Découverte

, par JN

Le problème à trois corps du capitalisme.

C’est moins un compte-rendu qu’une réflexion dialoguée avec Jeanne-Marie De Rancourt à propos du livre « Le problème à trois corps du capitalisme ».Il est publié à La Découverte. Son auteur, Romaric Godin est journaliste économique dans le journal en ligne Médiapart.

Alors le problème du capitalisme serait d’avoir trois corps ?

Ou plutôt d’avoir trois problèmes qu’il ne peut pas résoudre car chaque fois qu’il pourrait en résoudre un les deux autres l’en empêchent.

Quels sont ces trois problèmes ?

Un problème économique, un problème écologique et un problème anthropologique.

Concrètement ça veut dire quoi ?

Le problème économique, c’est que le capitalisme a besoin de la croissance, mais il a de plus en plus de mal à l’assurer. C’est vrai dans les pays développés où elle est très faible et même en Chine où elle est encore à 3% par an mais c’est deux fois moins qu’il y a une quinzaine d’années.Et moins de croissance c’est moins de production, moins d’investissements et moins de profit.

Le problème écologique c’est que le modèle économique du capitalisme nous fait dépasser largement ce que la Terre peut supporter en termes de climat, d’atteintes à la biodiversité etc, on dépasse largement ce que Marx appellait le métabolisme avec la nature.

Le problème anthropologique, outre l’exploitation des travailleurs inhérente au capitalisme, ce sont les atteintes que ce modèle impose à la qualité de vie des humains et même à leur vie tout court. Chez nous par exemple, la dégradation des conditions matérielles et psychologiques au travail, le chômage, la pauvreté des jeunes, leur inquiétude pour l’avenir qui amène certains à ne pas vouloir d’enfants..La dégradation des services publics y compris les plus vitaux que sont la santé et l’éducation. Et ce n’est pas l’usage des smartphones, la fast fashion ou même l’intelligence artificielle qui vont résoudre le problème.Il est ailleurs. Ce ne sont là que des exemples qu’on pourrait multiplier. Si on voulait améliorer le sort des travailleurs, il faudrait soit augmenter le gâteau c’est à dire faire de la croissance et les limites environnementales s’y opposent, soit diminuer les profits et les capitalistes s’y opposent.

Pourtant Biden puis Trump ont tout fait pour relancer cette fameuse croissance.

Oui, mais la relance marche moins bien maintenant parce que la productivité du travail augmente beaucoup moins vite qu’il y a une soixantaine d’années et parce que les deux autres problèmes s’y opposent. Relancer les combustibles fossiles comme le fait Trump est intenable à cause du réchauffement climatique. Et les récentes innovations technologiques comme le smartphone n’induisent pas vraiment de gain de productivité du travail. Quant à l’IA, elle va supprimer des emplois, mais probablement pas relancer la croissance comme le rêvent certains qui investissent massivement dans cette technique. Quant à la « croissance verte » elle sera trop lente et se heurtera à l’insuffisance des marières premières comme les terres rares nécessaires pour les équipements électriques moteurs, batteries, électronique qu’il faut mettre en oeuvre pour la décarbonation.

Comment le capitalisme réagit-il à cette situation ?

De plusieurs façons. D’abord par le déni des problèmes . C’est Trump qui relance les énergies fossiles, l’Union européenne, qui détricote les limitations à l’usage des pesticides au mépris de toutes les études scientifiques et la loi Duplomb fait la même chose chez nous. Il réagit aussi par l’endettement qu’il soit privé ou public en particulier aux Etats-Unis où il atteint des niveaux astronomiques. Mais encore, et le livre insiste beaucoup là dessus, par la soumission complète des Etats au capitalisme. L’auteur parle de « capitalisme d’Etat ».Les Etats mettent leurs lois, leurs ressources fiscales et leurs capacités répressives à son service.Certains libertariens disent carrément que la démocratie est incompatible avec la liberté économique D’où le soutien des milliardaires à l’extrème droite, aux Etats-Unis mais aussi chez nous . D’autre part, comme l’a souligné notre ami Dominique Plihon, le capitalisme redevient un capitalisme national et impérialiste.

Ca a toujours été le cas des Etats-Unis, on a même parlé d’empire américain.

Sauf que maintenant la Chine lui conteste la première place. Sans compter que l’Inde, la Russie et d’autres de moindre importance s’y mettent aussi.Qui dit impérialisme dit puissance militaire et du coup, tout le monde réarme. Même l’ Union européenne commence à s’éloigner du néolibéralisme à tout va qui était dans son code génétique, a des vélléités protectionistes, et relance ses dépenses militaires. C’est évidement inquiétant pour l’avenir.

Autre adaptation du capitalisme : la rente. Si la croissance devient plus difficile,on ne va plus chercher le profit dans une production toujours plus grande d’objets matériels, on va devenir rentiers c’est à dire tirer un bénéfice d’un bien que l’on possède et dont on loue l’usage. C’est le cas de la terre, des biens immobiliers ou d’un capital financier, mais le livre parle aussi de rente technologique.C’est par exemple Uber qui est propriétaire des algorithmes permettant de mettre en relation un offreur de service, ici un taxi ou un traiteur, avec un client, en prélevant une forte commission.. Ce « capitalisme de plate-forme » demande beaucoup moins d’investissements et de travailleurs que l’industrie, et ça rapporte gros.

C’est un tableau plutôt désespérant, non ?

L’auteur rappelle que le capitalisme est un moment de l’histoire humaine et qu’elle n’est pas finie. Il sera remplacé par autre chose.

Qui pourrait être pire !

C’est pour cela qu’il faut le dénoncer encore et encore mais aussi soutenir tout ce qui est dès maintenant le germe d’un monde nouveau.

Comme la sécu et les services publics qui sont la seule vraie richesse de ceux qui ne sont pas riches y compris les classes moyennes.

Et aussi beaucoup de choses comme l’agriculture paysanne défendue par la Confédération paysanne, les coopératives, mais aussi le monde associatif, ou des millions de bénévoles assurent des services utiles au fonctinnement de la société, dans le sport, la culture, les loisirs pour ne citer que ceux là.

Comme le dit Bernard Friot, de même qu’il y eut du capitalisme dans le monde féodal, il y a déjà du socialisme dans le monde capitaliste. Il faut l’étendre et le défendre quand il est attaqué. C’est pourquoi, un exemple entre mille, il faut défendre non seulement la retraite à 60 ans mais aussi la retraite par répartition et empêcher la retraite par capitalisation.

Et surtout garder en tête que le capitalisme n’est pas éternel et que ceux qui le subissent c’est à dire l’immense majorité des humains, par leur intelligence, leurs actions, leur volonté, auront la possibilité de le remplacer par quelque chose de mieux.Mais ça ne tombera pas du ciel, il faudra lutter . Les classes sociales et la lutte des classes, ça existe.L’auteur insiste beaucoup sur le fait que si on connait la direction dans laquelle aller, il serait dangereux d’avoir un projet de société idéale bien ficelé qu’il suffirait d’appliquer à la lettre.On trouvera les solutions en avançant au fur et à mesure..

C’est un livre très dense, assez abstrait mais très riche d’analyses et d’idées, fruit de la synthèse d’une multitude d’ouvrages et d’articles.Il permet d’y voir plus clair et est particulièrement stimulant pour sa propre réflexion.

Romaric Godin « Le problème à trois corps du capitalisme » Editions La Découverte.